Feuilleton

Depuis hier, Chasseral love paraît en feuilleton dans le Journal du Jura. Prochainement, ce sera dans Arc Info. Ce sont les deux seuls quotidiens en Suisse romande qui publient encore des romans en feuilleton, derniers héritiers d’une longue tradition commencés en 1836 si j’ai bien lu l’article de Wikipedia sur la question.

Jamais je n’avais imaginé une telle chose  : mon livre transformé en roman-feuilleton. Autrefois, Balzac et quantité d’autres publiaient en feuilleton avant de publier en volume. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Le terme est souvent synonyme de mauvaise littérature, mais j’ai résolu d’accepter cette occasion de prouver que c’est faux. J’en suis tout réjoui.

Alors, bien sûr, le découpage en épisodes ne suit pas la logique du livre, car le texte s’interrompt à la fin d’une phrase au moment où il n’y a plus de place. Mon éditeur m’assure qu’il y a toujours un public fidèle pour les feuilletons, et que cela favorise les ventes. Je veux bien, car je n’écris pas pour ne pas être lu.

La suite au prochain numéro !

La machine à écrire mécanique comme outil révoutionnaire

J’ai déjà dit que je suis fier de ma dernière acquisition, une Hermes 3000 fabriquée en 1968. Mon plaisir est entier. Et comme j’ai de la peine à utiliser quoi que ce soit sans me renseigner pour savoir comment d’autres s’en servent, j’ai fait quelques recherches et je suis tombé sur ce manifeste :

Cliquez ici pour une traduction française et une interprétation fort instructive du manifeste (en anglais).

L’auteur du manifeste, Richard Polt, professeur de philosophie dans une université américaine, a également écrit l’ouvrage de référence du mouvement : The Typewriter Revolution dont je recommande l’acquisition à tout passionné des machines à écrire maîtrisant l’anglais.

Une culture se développe autour des nouveaux usages de la machine à écrire. Il existe un joli documentaire assez nostalgique, California Typewriter. C’est l’histoire d’un petit atelier de réparation de machines à écrire, dans laquelle on rencontre aussi Tom Hanks et d’autres personnages étonnants. Ces machines sont aussi des instruments de musique, comme le prouve le Boston Typewriter Orchestra.

La voici en outil de poésie, en mai dernier, à proximité de Central Park à New York : free poetry dans la rue, composée pour une personne, sur le moment.

Il ne s’agit donc pas de retrouver les anciens usages de la machine à écrire. Les ordinateurs sont beaucoup plus efficaces pour produire des documents : correction facilitée, réorganisation du texte, modules de correction orthographiques et stockage en ligne  : qui dit mieux ? Mais la vieille machine mécanique a des caractéristiques qui deviennent fascinantes aujourd’hui :

  • elle n’utilise pas de courant électrique
  • elle n’est pas systématiquement en ligne
  • elle n’a pas besoin de mises à jour
  • elle m’appartient à partir du moment où je l’ai achetée, contrairement aux traitements de texte, pour lesquels je ne dispose que du droit de les utiliser contre paiement (ou abonnement)
  • elle est une petite prouesse de belle mécanique qui ne s’use pas facilement
  • on trouve encore des rubans, des réparateurs et des pièces de rechange
  • le texte produit ne risque pas d’être perdu à cause d’une panne de disque dur ou de celle d’un lointain serveur.

La machine à écrire devient un outil de création, d’une création qui se fait en dehors des circuits de l’information, qui échappe au Big Data et aux robots des moteurs de recherche. Avec elle, on écrit différemment, ne serait-ce que parce qu’elle oblige à écrire de manière réfléchie, car quand je tape, la lettre s’imprime sur le papier, nette et sans retour possible, sauf à la recouvrir de xxxxx pour la biffer. Le texte produit est un original, alors que ce qui sort de mon imprimante n’est jamais qu’une copie de quelque chose dont l’original est insaisissable.

Voilà pourquoi la machine à écrire est devenue un outil révolutionnaire. Mais oui.

Régressif

Longtemps, j’ai voulu me tenir à la pointe de ce que la technologie permettait de faire. J’étais fasciné par l’informatique, même si j’ai attendu 1987, je crois, pour acheter mon premier ordinateur, un Mac Plus, dont le prospectus disait qu’il était une puissante séduction. Il ne mentait pas sur la séduction.

Il a d’un coup déclassé ma belle IBM Selectric noire avec touche de correction, ronronnante et crépitante quand la boule frappait le papier. Elle avait succédé à une Olivetti Studio 44 que je tenais de mon père, et qui m’a accompagné durant mes études et au-delà.

J’ai aimé tous mes ordinateurs, même l’atroce Performa 630, si mal nommé, mais j’avais craqué parce qu’il était doté d’un lecteur de CD-ROM. Et il y a eu les réseaux, le vidéotex d’abord, pâle version suisse du Minitel, que j’utilisais pour du telebanking et des discussions passionnées dans des forums. Peu à peu, avec un modem, j’ai pu aller en ligne avec l’ordinateur, à un moment où les communications téléphoniques coûtaient cher : mon premier provider était à Genève, et les PTT taxaient massivement les communications non locales. C’était avant l’apparition de Netscape, le premier navigateur web. Google était inconnu. Le premier moteur de recherche efficace s’appelait Altavista. Sur les forums, l’ambiance était à l’entraide, à la découverte, sans messages publicitaires. Il y avait des codes de bonne conduite et ils étaient respectés. Je me souviens de mon émotion la première fois où j’ai réussi à envoyer un email avec mon Newton relié à un Nokia : c’était magique.

Quand j’y repense, j’ai le sentiment d’avoir vécu une belle histoire – mais c’était la préhistoire. Aujourd’hui, tout le monde est connecté en permanence, nous avons des smartphones bien plus puissants que les ordinateurs d’autrefois, la possibilité instantanée de tout voir, tout écouter, tout lire, l’accès à tous les musées et à tous les commerces, et des “amis” à n’en plus finir à qui on se sent tenu de prouver qu’on est une personne exceptionnelle qui vit des choses incroyables. On nous répète que ces machines sont le meilleur moyen de tout faire, d’apprendre, de communiquer, de gérer sa vie, de réserver ses vacances, de faire du sport et de trouver l’amour. Avec des dérives invraisemblables, des moyens de surveillance intrusifs, au service d’on ne sait qui. Vient alors le moment où on sent monter la nausée, avec le désir de se détacher, de laisser des appareils et de travailler à nouveau avec les moyens d’avant tout ça, simples, matériels, pesants, comme le papier, les fiches, les crayons, et la machine à écrire mécanique.

Écrire, dessiner, lire, sans que tout parte aussitôt dans tel ou tel cloud pour y être disséqué et profilé, quelle libération, quelle délivrance ! Je continue d’avoir un ordinateur, une tablette, un smartphone. Je les utilise de moins en moins, et je me sens de mieux en mieux.

Coïncidences

Un ami lecteur a lu Chasseral Love de la première à la dernière page le 15 août dernier. Le lendemain, en lisant 20 Minutes, il tombe sur cet article. Les coïncidences sont étonnantes : le même prénom, le même âge, et le corps de Nora retrouvé dans une situation comparable à celle du roman.

C’est troublant, en effet, et cela fait penser au hasard objectif dont parlait André Breton. Ce qui n’atténue évidemment d’aucune façon l’horreur de la mort de cette jeune fille, ni la douleur des parents.

Premiers échos

La parution de Chasseral love m’a donné l’occasion de parler lors de la Soirée littéraire du 4 juin à Bienne, puis lors du vernissage “officiel” du livre, qui s’est tenu le 7 juin dans l’antenne même à Chasseral, avec près de 50 personnes. Que du bonheur. Les gens étaient souriants et nous avons passé un excellent moment.

Dans son numéro du 4 juillet, l’hebdomadaire français Réforme a proposé Chasseral love parmi ses recommandations de lecture pour l’été. À lire ici.

Le 13 juin, j’ai été invité à la Matinale de RJB. Vous pouvez écouter l’interview ici.

Capture d'écran à partir du site de RJB

Le 14 juin, cet article dans le Journal du Jura. Et le 22 août, celui-ci dans Biel Bienne.

Chasseral love

Je suis très heureux d’annoncer que mon roman Chasseral love vient de paraître aux éditions Mon Village.

Je le présenterai en avant-première dans le cadre des Soirées littéraires biennoises le 4 juin, à 19 heures, au café-restaurant Bierhalle, Route de Boujean 154, Bienne.

La publication du livre est l’aboutissement d’une longue histoire dont j’ai parlé ici et ici. Il est donc disponible pour qui voudrait l’acheter avant de partir en vacances.

J’ai quitté Facebook

Comme beaucoup d’autres, j’ai décidé de quitter Facebook. C’est la deuxième fois que je le fais. J’étais revenu de ma première décision pour répondre à une invitation à rejoindre un groupe consacré à l’apologétique, mais j’y ai tellement peu contribué que ce motif est tombé.

Je suis lassé des fake news, des horreurs qu’on raconte sur telle ou telle chose, des affabulations ou des mensonges, ou la reprise de hoax déjà vus il y a des années, et la lecture des commentaires m’a laissé pantois devant tant de haine, de mauvaise foi, de fermeture. Facebook a réussi à transformer en leur contraire les espérances qui motivaient les pionniers du web. Cela s’ajoute à toutes les révélations sur l’usage des données privées qu’on y laisse forcément. C’est venu après le scandale de Cambridge analytica, après les fuites des identifiants, après qu’on a appris que les employés de Facebook avait accès en clair aux identifiants des usagers, autant de scandales qui, chacun, justifaient déjà qu’on quitte ce réseau. Mais la nausée qui m’est montée à la lecture de ces commentaires a été la chose en trop. Ça suffit.

Pour le moment, je garde mon compte Twitter, qui est soigneusement cloisonné, et où je ne trouve que les fils auxquels je me suis abonné. Mais je sais que si j’ouvrais le robinet, ce serait aussi l’horreur.

Que reste-t-il ? Il reste des outils dont je conserve une certaine maîtrise : mon site web, mes comptes mail, ma lettre de nouvelles. Des outils que je paie (je ne veux pas de comptes gratuits, qui me volent mes données), avec moins d'”amis” que sur Facebook, mais tant pis.

Photo by Alex Haney on Unsplash

Une idée neuve

Cet article est la suite de la série sur la question du bonheur entamée ici.

Le bonheur est une idée neuve en Europe

Cette phrase a été prononcée par le révolutionnaire Saint-Just en 1793. On peut s’étonner que le bonheur lui semble une idée neuve en Europe quand on sait combien il a préoccupé les philosophes de l’Antiquité.

L’idée est neuve en Europe parce qu’en 1776, le deuxième paragraphe de la Déclaration d’indépendance des État-Unis d’Amérique a introduit le droit au bonheur :

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.

Et elle est neuve parce que l’on se sent justifié à penser que la “parenthèse chrétienne” s’est refermée : c’en est fini du souci du salut de l’âme, qui renvoie le bonheur dans l’au-delà de cette vie. La priorité est désormais à la réalisation du bonheur ici et maintenant.

Mais regardons plus précisément ce à quoi on a donné congé, et comment cela s’est fait. Je vais suivre ici les analyses de Dany-Robert Dufour dans la longue préface qu’il donne au livre de Mandeville, La Fable des abeilles.

Une des clés de compréhension est donnée par saint Augustin dans la Cité de Dieu. Il y développe l’idée que deux cités se côtoient dans notre monde, la cité des hommes, marquée par l’amour de soi au mépris de Dieu, et la Cité de Dieu, où règne l’amour de Dieu au mépris de soi. L’objectif d’Augustin est de faire grandir la cité de Dieu en invitant fermement les citoyens de la cité des hommes à rejoindre celle de Dieu.
L’obstacle à surmonter réside dans les désirs humains, qui s’opposent à l’amour de Dieu, et principalement dans ce qu’il appelle les trois concupiscences :

  1. Le désir du pouvoir et de la domination, la libido dominandi
  2. Le désir de savoir et de connaître, la libido sciendi
  3. Le désir de satisfaire les passions des sens et de la chair, la libido sentiendi.

La “parenthèse chrétienne” ne pourra pas être refermée tant que tiendra la condamnation des trois concupiscences. Paradoxalement, ce sont des disciples d’Augustin qui vont lui porter les coups décisifs : les jansénistes côté catholique, et les calvinistes côté réformé. Pascal et Pierre Nicole pour les premiers, Bernard de Mandeville pour les seconds. Nous allons voir comment, mais le ver est déjà dans le fruit, dans la pensée même d’Augustin. En effet, pour être capable d’accueillir la voix de Dieu, il faut d’une certaine manière prendre soin de soi, accepter un minimum d’amour de soi si Dieu, dans son amour pour nous, veut nous parler et nous éclairer.

C’est par là qu’on peut saisir comment Pascal a pu ouvrir une première brèche en faveur de la libido sciendi, alors même qu’après sa conversion, il avait renoncé à toute activité scientifique pour ne plus s’occuper que des œuvres de piété, défendant ses amis jansénistes contre le christianisme minimaliste des jésuites, et travaillant jusqu’à sa mort à son Apologie de la religion chrétienne, que nous connaissons sous la forme des Pensées. Avec le fameux argument du pari.

Le pari doit beaucoup à aux recherches antérieures de Pascal. Pour aider des amis qui souhaitaient maximiser leurs chances dans les jeux de hasard, il avait jeté les bases du calcul des probabilités. Or l’estimation des risques de perte et des chances de gain est au cœur de l’argument, que je me risque à résumer ainsi : mieux vaut parier sur l’existence de Dieu que sur sa non-existence, car, pour une mise limitée, il y a une éternité de vie et de bonheur à gagner. Le pari inverse nous laisse libres de chercher notre bonheur ici-bas à notre guise, mais nous expose à une perte immense si nous nous sommes trompés

Par rapport à la libido sciendi, l’important ici est que l’argument du pari repose sur la science, le savoir, la connaissance. Si celle-ci permet de convaincre des gens de changer de vie, elle trouve une légitimité. Le désir de connaître se trouve ainsi partiellement rétabli dans ses droits.

On sait comment les choses se passent une fois que la première brèche a été faite : ce qui était condamné va devenir la règle. On verra dans un prochain article comment on est venu à bout de l’interdiction des plaisirs et du désir de dominer.