Baselitz

Je ne suis pas historien de l’art, mais j’aime visiter les expositions de peinture. J’ai donc payé mes 25 francs pour visiter la rétrospective Baselitz à la Fondation Beyeler, et j’ai aussi visité l’exposition de ses dessins au Musée des Beaux-Arts de Bâle.

Je ne sais pas comment vous visitez les expositions de peinture ni ce que vous y cherchez. Pour moi, il y a toujours une part de mystère, et souvent c’est elle qui me confirme que je suis devant une œuvre de valeur. L’émotion ressentie fait pareil. Ce qui gâche le mystère et stérilise l’émotion, c’est la banalité ou le sentiment qu’il y a un truc, un artifice, une facilité. Je voudrais toujours croire que l’oeuvre d’art ouvre des perspectives, qu’elle donne à voir autrement, qu’elle révèle quelque chose d’inaperçu avant elle. Et je ne suis pas hostile par principe à ce qu’elle soit plaisante. Mais bon, c’est comme en tout, il n’y a pas que des chefs d’œuvre, et les peintres les plus célébrés ont aussi produit des choses sans intérêt.

À force de fréquenter les musées et les fondations, je m’aperçois qu’il en va de la peinture comme de beaucoup d’autres choses : on montre ce qui marche, et ce qui fait accourir le public, c’est la peinture moderne d’il y a cent ans. Les impressionnistes par-ci, Monet par là, Cézanne, les débuts de l’abstraction avec l’avant-garde russe, le Blaue Reiter, Kandinsky, le cubisme et Picasso. Le public se fait plus rare devant les œuvres de la deuxième moitié du XXe siècle et du XXIe, parce que le temps et les sédimentations de la critique n’ont pas encore clairement désigné les classiques et les “valeurs sûres”. Dans ces conditions, on craint de ne pas comprendre et de se faire avoir.

Georg Baselitz dans une vidéo projetée à la Fondation Beyeler

Du coup, une rétrospective des œuvres de Georg Baselitz, qui fête ses 80 ans cette année, est une aubaine : voici enfin un contemporain (encore) vivant et célébré. Le public est présent – et moi aussi.

Ses peintures sont souvent très grandes. Leur taille impose leur présence. J’y trouve la volonté de choquer, très présente à ses débuts dans les années 1960, par exemple dans une toile où un personnage masculin déformé semble se masturber, ou dans une sculpture présentée à la Biennale de Venise en 1980, un grand personnage au bras tendu, dans lequel les médias ont vu un salut hitlérien. Les tribunaux et les polémiques ont certainement installé sa réputation.

Porträt Elke I (1969)
Portrait d’Elke retourné

Plus tard, il est devenu le peintre qui retourne ses toiles. Les sujets sont tout à fait reconnaissables : un aigle, un portrait de sa femme Elke, mais les tableaux sont présentés à l’envers, la tête en bas. Les notices de l’exposition disent que les tableaux n’ont pas été retournés après l’exécution, mais peints directement tels qu’ils sont exposés. Je veux bien le croire, mais c’est troublant quand on retourne le tableau. Quoi qu’il en soit, ce mode de faire tourne au procédé et à la marque de fabrique de Baselitz. Ce serait pour lui le moyen de libérer le tableau du motif. Je vois surtout le motif retourné, et je me lasserais si ce n’était que cela. Avec les années, on voit que sa peinture évolue. Les toiles sont de plus en plus travaillées et torturées, poignantes, comme dans cette série ‘45 (1989) présentée au sous-sol, vingt œuvres accrochées sous forme de frise, qui évoquent les derniers moments de la deuxième guerre mondiale, et en particulier le bombardement de Dresde.

Une partie de la série ’45

Baselitz s’est expliqué avec l’histoire de l’art, reprenant des éléments présents chez certains peintres, ou des motifs célèbres, comme ici son interprétation à la tronçonneuse des Trois Grâces qui, dans la mythologie grecque, sont les déesses du charme, de la beauté et de la créativité :

Sculpture en bois dans le parc de la Fondation Beyeler

Il reprend aussi des motifs de ses propres peintures, par exemple le portrait de sa femme Elke.

Portrait de Elke (2017)

Les œuvres les plus récentes sont celles qui me touchent le plus.

2006

Le couple ci-dessus, et Avignon ade (2017), un autoportrait monumental fendu en deux.

Avignon Ade (2017)

Oui, derrière le procédé de la tête en bas qu’on finit par oublier, il y a la douleur, la révolte, la paix parfois, et une forte présence de la mort qui rôde et qui attend.

Le temps paisible

Sylvain Tesson a écrit Dans les forêts de Sibérie. Il y tient le journal des mois de février à juillet 2010, qu’il a passés en solitaire dans une petite cabane au bord du lac Baïkal, à des heures de marche de ses voisins les plus proches. Son ermitage lui a donné l’occasion de faire des observations intéressantes. En voici trois où il est question du temps, de la tenue d’un journal intime et du désir. Elles rachètent son côté donneur de leçons, parfois irritant ailleurs dans le livre.

L’homme libre possède le temps. L’homme qui maîtrise l’espace est simplement puissant. En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et, soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont.

Tout ce qui reste de ma vie ce sont les notes. J’écris un journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à ma mémoire. Si l’on ne tient pas le greffe de ses faits et gestes, à quoi bon vivre : les heures coulent, chaque jour s’efface et le néant triomphe. Le journal intime, opération commando menée contre l’absurde.

J’archive les heures qui passent. Tenir un journal féconde l’existence. Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée – à mieux écouter, à penser plus fort, à regarder plus intensément. Il serait désobligeant de n’avoir rien à écrire sur sa page de calepin. Il en va de la rédaction quotidienne comme d’un dîner avec sa fiancée. Pour savoir quoi lui confier le soir, le mieux est d’y réfléchir pendant la journée.

Nous jouons sur la plage. Je leur lance l’os de cerf déniché par Aïcha. Ils ne se lassent jamais de me le rapporter. Ils en mourraient. Ces maîtres m’apprennent à peupler la seule patrie qui vaille : l’instant. Notre péché à nous autres, les hommes, est d’avoir perdu cette fièvre du chien à rapporter le même os. Pour être heureux, il faut que nous accumulions chez nous des dizaines d’objets de plus en plus sophistiqués. La pub nous lance son « va chercher ! ». Le chien a admirablement réglé le problème du désir.

Pages 72, 137-138 et 155-156 de l’édition Gallimard parue en 2011..